Le cyberconsumérisme : missions, moyens de lutte et typologie des acteurs
1ère partie, par Yves et Alexandre Chirouze, décembre 2001
Le cyberconsumérisme : missions, moyens de lutte et typologie des acteurs
1ère Partie : Du consumérisme au cyberconsumérisme
par Yves CHIROUZE et Alexandre CHIROUZE
L'Agora de la Cybermercatique, décembre 2001
SOMMAIRE
1ère Partie : Du consumérisme au cyberconsumérisme
Introduction
I- Histoire du consumérisme jusqu'à l'arrivée d'Internet
II- Les nouvelles formes du consumérisme
2ème Partie : Les conséquences du développement du cyberconsumérisme
III- Les effets du cyberconsumérisme
IV- Le cyberconsumérisme professionnel
V- Typologie du cyberconsumérisme français
Conclusion
Bibliographie
1ère Partie : Du consumérisme au cyberconsumérisme
Le consumérisme (ou consommérisme) a donné lieu à de nombreuses définitions dont aucune n'a été universellement acceptée. Certains auteurs l'ont défini comme étant la défense et la promotion des intérêts des consommateurs. Aux Etats-Unis, il est souvent présenté comme l'effort organisé des consommateurs recherchant des réajustements, des compensations et des remèdes pour l'insatisfaction accumulée dans l'obtention de leur niveau de vie.
I- Histoire du consumérisme jusqu'à l'arrivée d'Internet
Les origines et les fondements théoriques du consumérisme remontent à la fin du XIXème siècle et au début du XXème siècle. Charles Gide notait dans son " Cours d'économie politique " (1925) : " ce pouvoir du consommateur est resté absolument théorique jusqu'à ces derniers temps, faute d'organisation ". Selon lui, les consommateurs ne pouvaient se faire entendre qu'au travers les sociétés coopératives de consommation (en simplifiant les magasins à enseigne Coop) et les associations de consommateurs.
Pour sa part, Philip Kotler (1975) considère que le consumérisme s'est réellement développé aux Etats-Unis, dans les années soixante, parce qu'il existait de nombreux facteurs structurels favorables : l'accroissement des revenus des ménages et du degré d'éducation, la croissance économique et les effets pervers de l'hyperchoix, la complexité croissante de la technologie des biens vendus, l'exploitation intensive de l'environnement, la déshumanisation des relations commerciales, la sophistication des techniques marketing, le retard constant de la réglementation, etc.
En France, à ces mêmes causes, il faut ajouter le rôle des pouvoirs publics qui, dès 1945, firent en sorte que les consommateurs français puissent jouer un rôle de partenaire économique actif. Les pouvoirs publics furent à l'origine de la création du Comité National de la Consommation, en 1960, de l'Institut National de la Consommation, en 1966, puis de la construction d'un véritable droit de la consommation, à partir de 1980, qui fut consacré par le Code de la Consommation de 1993. Les pouvoirs publics ont également favorisé le renforcement des organisations de consommateurs en leur accordant l'exercice de l'action civile devant les juridictions (décret du 17 mai 1974) et, surtout, en leur accordant des aides financières.
Toutefois, comme l'écrivent Jean Calais-Auloy et Franck Steinmetz (1996) : " on peut observer, depuis la fin des années 80, un certain essoufflement du mouvement consumériste ". Si l'on reprend le modèle d'analyse fondé sur le " cycle de vie " utilisé par Paul N. Bloom et Stephen A. Greyser, nous pouvons conclure qu'après les phases de croisade, de mouvement populaire, d'organisation, le consumérisme se trouve actuellement dans la phase de bureaucratisation.
Ce phénomène préjudiciable pour le consumérisme collectif dont le centre de gravité se situe dans les groupes nationaux, jusqu'alors dominants, est favorable à un consumérisme local et/ou spécialisé, dans lequel le consommateur passerait d'un rôle de spectateur à celui de participant.
Or, Internet, de par ses qualités d'interactivité, d'ubiquité, de réactivité, d'économie, d'instantanéité, etc., est en train de favoriser de nouvelles formes d'actions consuméristes telles que la rumeur électronique, des actions plus spontanées, plus individuelles, plus pernicieuses et moins contrôlables par les entreprises.
II- Les nouvelles formes du consumérisme
La menace que représente, pour les entreprises et leur(s) marque(s), le consumérisme électronique fut très vite perçue par les observateurs attentifs. Jacques Lendrevie écrivait, dès 1999, " pour la première fois, on installe gratuitement dans le marché, un formidable amplificateur du bouche à oreille. Malheureusement, pour les annonceurs, cette forme de communication leur a toujours échappé et cela restera vrai avec Internet mais avec des conséquences autrement redoutables. Les marques vont apprendre rapidement la puissance de la rumeur électronique. "
Et de poursuivre dans la préface d'un livre intitulé " La publicité sur Internet " (Dunod, 1999), " L'ère du consumérisme électronique est ouverte alors qu'on n'en connaît pas encore le mode d'emploi, pour autant qu'il puisse exister".
Le développement d'Internet ne peut qu'accentuer le déplacement du centre de gravité du consumérisme, déjà induit par le cycle de vie du mouvement consommateur, au profit des individus mécontents, des consommateurs isolés à l'origine de petits groupes spécialisés et déterminés.
1- Le cyberconsumérisme et les associations nationales de consommateurs
Le cyberconsumérisme semble, bel et bien, échapper aux associations nationales de défense de consommateurs trop occupées par leurs problèmes politiques et financiers.
a) Le manque d'intérêt pour la cyberconsommation et la cyberpublicité
Lors d'une recherche sur la publicité sur Internet réalisée au printemps 2001, face à la résurgence de la publiphobie, il nous avait semblé utile de connaître les prises de position de l'Institut National de la Consommation, établissement public administratif, et des associations de défense des consommateurs agréés en France. Pour ce faire, nous avions dépouillé les revues 60 millions de consommateurs (INC), Que choisir ? (Union Fédérale des Consommateurs) des deux dernières années, ainsi que l'hebdomadaire (INC Hebdo). Ce travail fut plus rapide que nous l'avions envisagé eu égard à la quasi-absence d'articles sur le sujet.
C'est pourquoi, nous décidâmes d'adresser un courrier électronique à toutes les associations nationales agréées, membres du Conseil National de la Consommation ainsi qu'aux organismes locaux qui avaient une adresse électronique, soit en tout une trentaine d'envois. Nous visitâmes également les sites des rares associations qui en possédaient un ainsi que le site de l'Institut National de la Consommation, I.N.C. (w3.conso.net).
Nos visites furent décevantes mais, somme toute, très révélatrices du peu d'intérêt porté, par la grande majorité des associations de défense des consommateurs, pour la cyberconsommation, en général, et la cyberpublicité, en particulier.
Au printemps dernier, seul le site de la Confédération du Logement et du Cadre de Vie (w3.clcv.org) abordait le thème d'Internet.
La CLCV s'en était fait une sorte de spécialité. Depuis 2000, en effet, la CLCV et six autres associations de consommateurs en Europe, avec le soutien de la Commission européenne, proposent aux entreprises ayant un site marchand d'adopter un code de conduite, le " Web Trader Code ". L'adhésion à cette charte est signalée au consommateur par la présence du logo " Web Trader Code ". Le code de conduite porte sur l'information sur les prix, les modes et les délais de livraison, les méthodes de publicité, le SAV, les droits du consommateur.
Ce dernier, bien qu'ayant bénéficié, l'an dernier, d'une large information dans la Presse n'a été, selon une conversation téléphonique que nous avons eue avec une responsable de la Confédération, adopté que par " une petite dizaine d'entreprises françaises ".
La CLCV a, néanmoins, persévéré en signant en mai 2001 une convention avec un site d'assistance à l'achat, le site Dooyoo.fr, la première plate-forme européenne d'aide à la décision pour les cyberconsommateurs.
Les autres associations de défense de consommateurs qui répondirent à notre courrier électronique reconnaissaient toutes le peu d'informations qu'elles avaient sur la publicité sur Internet et ses abus éventuels et nous renvoyaient, généralement, vers des sites dans lesquels elles pensaient que nous trouverions plus d'informations ce, en quoi, elles se trompaient souvent.
Nous en avons conclu, à l'époque, que les associations de défense des consommateurs représentatives au niveau national n étaient pas à l'origine du mouvement contre la publicité sur Internet. Elles semblaient même s'en désintéresser, trop préoccupées, tout au moins le croyions-nous, par des problèmes de consommation qu'elles jugeaient plus graves (les chèques payants, le passage à l'euro, etc.).
b) Les difficultés profondes des associations de défense des consommateurs
Une enquête réalisée, en mai 2001, par le journal Les Echos montra que les associations de défense des consommateurs étaient, en fait, en difficultés et que ces dernières dépassaient largement le cadre d'Internet.
Lucile Chevallard (2001) écrit, dans un article intitulé " Associations en mal d'autonomie. La difficile survie du mouvement consumériste " : " Finalement, c'est à une lutte entre modèles que l'on assiste. Les associations d'origine syndicale (aFOc, Asseco-Cfdt, Indecosa-CGT, Orgeco proche de la CGC et de la CFTC) sont accusées de confondre l'intérêt des consommateurs et celui des salariés, les familiales (regroupées au sein de l'UNAF, Union des associations familiales) d'oublier les exclus, et les consuméristes (UFC, CLCV) de n'adopter qu'une position purement libérale. Aujourd'hui, seules quelques associations, parmi lesquelles figurent les organisations purement consuméristes, à savoir l'UFC et la CLCV, ainsi que quelques familiales, dont Familles Rurales, continuent à faire vivre le mouvement. "
2- Les nouvelles formes de contestation
Compte-tenu de l'espace revendicatif laissé par les associations nationales de défense de consommateurs, des collectifs, des mouvements informels plus ou moins spécialisés et autres groupes de bénévoles, mais aussi des sites personnels, ont vu le jour, les uns avec pour objectif, non pas de lutter contre Internet, mais d'en favoriser le bon fonctionnement, les autres avec une volonté de combattre les utilisations commerciales d'Internet, voire, plus idéologiquement, la société de consommation.
Les moyens qu'ils utilisent ne sont pas tous nouveaux. Parmi les actions organisées par ces nouveaux consuméristes, certaines sont bien connues telles que le boycottage des achats et/ou des paiements, l'information des internautes, la contre-publicité, l'aide juridique aux personnes lésées, l'appel à témoins, la médiation et la lutte par des procédures juridiques.
D'autres sont nouvelles telles que les cybermanifestations, les pétitions en ligne, les cybersondages, la mise à disposition de logiciels mangeurs de publicité ainsi que la création de forums de discussion, de chats et de listes de diffusion qui favorisent la diffusion des expériences personnelles, les rumeurs et le bouche à oreille, mode de communication parmi les plus efficaces lorsque le consommateur est impliqué par un achat.
a) Les sites de défense des internautes
Il existe presque autant de sites défendant les intérêts des internautes mécontents de leur Fournisseur d'Accès à Internet qu'il y a de F.A.I. Florence Guernalec (2001), dans son article au titre évocateur " Ils réclament leurs droits sur le Net ", évoquent les actions du Collectif des câblés Wanadoo, de One Tel, d'Actions et Informations, de One Tel pas net, de Stop AOL et de Tous contre AOL, etc.
Citons également l'association des surfeurs lésés (w3.adsl-France.org), l'association Luccas, une association de défense des câblés de Noos Cybercable Suez Lyonnaise (w3.luccas.org) et l'association des internautes médiateurs (w3.admin.asso.fr) qui se donne deux missions : - la démocratisation de l'Internet et de la technologie haut débit, - l'aide technique et juridique aux internautes.
A l'origine de ces groupes d'usagers, on trouve souvent des particuliers mécontents qui décident de créer leur site de revendications : "Aigri Outré Lésé", "Arnaque Organisée Légalement", "Wanadiens en colère", "Vade retro SataNoos".
Le site luccas.org est un cas exemplaire : créé en 1999, il n'est au début qu'un petit site où des amis discutaient des difficultés rencontrées avec leur fournisseur d'accès. Il regroupe actuellement 800 sympathisants et propose une liste de diffusion et deux groupes de discussion. Egalement à son actif, il fut à l'initiative de l'une des premières cybermanifestations, le 31 janvier 2001, organisée dans une ville virtuelle en 3D sur le site Archinet, et qui réunit près de 2500 internautes qui défilèrent pendant 20 minutes en moyenne. Comme l'a déclaré Isabelle Dutailly, Présidente de Luccas, " Le réseau a permis une révolution dans le mouvement consumériste en démultipliant les moyens de communication. Avec peu d'argent, on peut réunir des gens qui ne se seraient jamais rencontrés autrement".
b) Les mouvements publiphobes
Les associations hostiles à l'utilisation d'Internet à des fins mercantiles s'attaquent principalement à la publicité sur Internet. Le Monde Interactif leur a consacré plusieurs articles dans son dossier du 22 mars 2000. Sylvie Chayette (2000) écrit à leur sujet : " Alors qu'Internet devient pour les publicitaires, un nouvel enjeu de taille, les activistes anti-pub s'arrangent pour faire la "une". Action ludique ou politique ?..Pour Samuel Artez, auteur des fausses pubs Total, " l'humour permet une approche de sujets délicats, tout en sensibilisant le public ".
Faisant sans doute allusion aux sites Web anti-pub tels que adbusters.org, antipub.net, artez.fr.st, multimania.com/sitessanspub/label.html, elle poursuit : " Mais l'autre visage de l'anti-pub est plus grave. Ces sites sont aussi le lieu de contestations, de revendications et de luttes politiques parfois virulentes. Pour exemple, le manifeste des Adbusters (" chasseurs de pub "), véritable déclaration de guerre à la société de consommation : " Nous allons défier les archétypes de la pollution mentale et les battre à leur propre jeu " ".
En France, le Comité des Créatifs Contre la Publicité, le CCCP, est l'équivalent des adbusters américains. En plus de sa revue papier " Casseurs de pub ", il dispose d'un site Web, w3.antipub.net pour diffuser ses idées : " nous voulons galvaniser la résistance contre tous ceux qui tendent à détruire la nature, la beauté, la liberté à réduire nos vies à celle des consommateurs " et promouvoir ses actions : la journée sans achat, la semaine sans télé, des opérations contre la Nuit des Publivores et, plus récemment, contre l'émission de M6, " Loft Story ".
En visitant le site du CCCP, l'internaute découvre également l'existence de logiciels mangeurs de pub qu'il peut même télécharger gratuitement. Ces logiciels qui effacent de la page Web les bannières publicitaires existent depuis plusieurs années. Dans un article intitulé " le business de l'anti-pub ", publié en mars 2000 par Le Monde Interactif, le logiciel Nopub.com, développé par Europe Explorer, filiale de la société française Jet Multimania, était présenté comme " un plug-in qui s'intègre au navigateur Internet Explorer ou Netscape, déjà installé sur le PC de l'utilisateur ". Ce logiciel " sert de passerelle vers un serveur qui filtre les banderoles publicitaires, neutralise les pop-up, ces fenêtres qui s'ouvrent automatiquement ". Radical, efficace, ce logiciel qui permet un téléchargement plus rapide des pages Web sans aucune publicité, n'avait qu'un défaut, à en croire Le Monde Interactif : il était facturé 45 centimes la minute, soit 27 francs de l'heure.
Depuis plusieurs mois, les mouvements anti-pub, qu'ils soient américains ou français, mettent à la disposition des internautes des logiciels mangeurs de publicité gratuits téléchargeables (par exemple, sur w3.antipub.net) et des versions de base sont proposées gratuitement par des sociétés d'édition de logiciels.
Selon Terry Lefton (2001), ces logiciels font prendre un risque au marché de la publicité sur Internet qui connaît déjà des difficultés en raison de la baisse des investissements des annonceurs. Cette thèse a été reprise par Michel Ktitareff (2001), correspondant du journal Les Echos à Palo Alto selon lequel "toute l'économie des sites gratuits sur Internet est menacée par un nouveau cataclysme : les logiciels anti-pub comme AdSubstract ou WebWasher ".
Le nombre d'utilisateurs ne cesserait de croître parce qu'ils leur trouvent, en plus de l'avantage d'effacer de la page Web toutes les formes de bannières, celui d'accélérer l'affichage de la page et de traiter les " cookies " et les " Web bugs ", ce qui a motivé certains fabricants de modems à inclure un logiciel anti-pub dans leur produit.
Quatre millions d'internautes dans le monde auraient téléchargé WebWasher (du groupe Siemens) et InterMute espère que son logiciel AdSubtract sera installé dans 20 millions d'ordinateurs à la fin de 2001.
Aussi, de nombreuses organisations professionnelles telles que l'IAB, Interactive Advertising Bureau, aimeraient-elles voir interdire ces " ad blockers ".
En réalité, le danger que font courir ces logiciels au développement de la publicité sur Internet est exagéré. Une étude récente réalisée par l'Institut Forrester Research montre que seulement 1 % des internautes américains ont utilisé des logiciels mangeurs de publicité comme AdSubtract ou le Junkbusters Proxy alors que ces derniers sont disponibles depuis plusieurs années.
L'étude de l'Institut Forrester montre également que très peu de consommateurs connaissent l'existence de ces logiciels mangeurs de publicité, un sur quatre seulement, et que, même si leur notoriété était plus grande, rares seraient les consommateurs qui les utiliseraient.
La véritable menace pour le développement de la cyberpublicité en Europe ne vient pas, semble-t-il, des logiciels mangeurs de publicité, encore moins connus en Europe qu'aux Etats-Unis, mais de la volonté du Parlement Européen de réglementer l'usage des cookies pour protéger la vie privée des internautes. Depuis novembre 2001, en effet, une directive interdit d'utiliser les réseaux de communication, dont Internet, " pour stocker des informations ou pour obtenir un accès à des informations stockées dans l'équipement terminal d'un abonné ou d'un utilisateur sans le consentement préalable explicite de l'abonné ou de l'utilisateur concerné ". Autrement dit, aux termes de cette directive européenne, les sites doivent demander le consentement des internautes pour utiliser des cookies qui leur permettent, d'une part d'individualiser les consultations, d'autre part de mesurer l'efficacité des campagnes cyberpublicitaires. La réaction de l'IAB ne s'est pas fait attendre. L'IAB considère que l'application de cette dire
ctive signerait le coup de grâce d'un secteur déjà largement sinistré. On pouvait lire dans L'Abeille du Web du 14 novembre 2001 (w3.abeilleduweb.com) : " Perte prévue : plus de 350 millions d'euros, soit la majeure partie des revenus générés par le secteur ".
c) Les sites perso consuméristes
A côté d'associations consuméristes, de groupements de consommateurs plus ou moins formels, il existe de plus en plus de sites personnels qui ont été ouverts avec une vocation consumériste clairement affichée.
Ainsi, la cyberpubliphobie est soutenue à la fois par des sites créés par des associations, des collectifs comme l'Association Résistance à l'Agression Publicitaire, le CCCP (w3.antipub.net) et des sites perso tels que celui de Gustave de Vitry (gdevitry.free.fr).
Comme l'écrivent Carlo Revelli et Joël de Rosnay, dans leur site cybion.com, " Certains sites personnels sont devenus les moyens d'expression du cyberconsumérisme. Utilisateur déçu, citoyen choqué, ou dénigreur systématique, un internaute met en ligne ses griefs contre une marque. Ces sites sont permanents ou créés en quelques jours voire quelques heures après l'annonce d'un événement (lancement d'offre, accident, plan social,..) comme des exemples récents l'ont montré. Ces sites apparaissent parfois juste à coté ou avant les sites " officiels " des marques quand on effectue une recherche sur un annuaire ou un moteur de recherche ! ".
L'un des exemples les plus connus de ce nouveau consumérisme est le site defense-consommateur.org créé par Franz Molenda et Emmanuelle Chouteau. A ses débuts, le site perso ne donne que des conseils aux internautes qui rencontrent un problème avec un site marchand ; par exemple, les procédures à suivre en cas de litige. En trois mois, le site reçoit plus de 10 000 visites. Franz Molenda qui se considère victime des agissements du site pere-noel.fr profite de ce trafic pour recueillir des témoignages de consommateurs, comme lui, lésés afin d'intenter en commun une action en justice. Le dossier est confié à un avocat. C'est alors que, comme le décrit Florence Guernalec (2001), "La menace que fait peser Défense-consommateur est prise au sérieux. Père-Noel.fr contre attaque : le 28 septembre 2001, l'hébergeur du site reçoit un fax de l'avocat du site marchand : celui-ci affirme que Défense Consommateur diffame la société et enfreint donc la loi. L'hébergeur en question prend peur et fait fermer le site qui ouvri
ra à nouveau quelques jours plus tard chez un autre hébergeur… Le 24 octobre 2001, le nouvel hébergeur est mis en demeure de fermer le site. Le forum - modéré - fonctionne toujours et les mécontents de Pere-Noel.fr ne se privent pas pour se plaindre du service. Le bras de fer continue… ".
D'ores et déjà, plusieurs constats importants peuvent être faits :
- Le premier est l'efficacité des forums de discussion pour attirer les témoignages des personnes insatisfaites. Comme l'écrit Karen Bastien (2001), les deux créateurs du site Défense-Consommateur " se sont décidés à agir, fin juin, quand ils ont découvert sur les forums de discussion que beaucoup ne recevaient pas leur commande passée sur le site marchand. Résultat: 400 mails de consommateurs en colère reçus dès la mi-juillet. " Carlo Revelli et Joël de Rosnay furent, parmi les premiers à voir, dans ses forums une richesse mais aussi un danger pour les entreprises selon qu'elles les analyse ou non pour adapter leur stratégie : " Ces espaces virtuels de dialogue et d'échanges entre les internautes prennent de plus en plus d'importance pour les entreprises et organisations. En effet, des opinions, des réactions, des informations, des révélations apparaissent et s'échangent. Or, certaines d'entre elles concernent directement leur produits et leurs activités. Des rumeurs circulent, des courants de cyberconsumér
isme se créent, se renforcent, enflent, et finissent par " faire du bruit ". Cela peut avoir des conséquences désastreuses en terme d'image (articles de presse critiques, manifestation,…) et d'impact négatif sur l'activité (chute du cours de bourse, boycott,…). " (w3.cybion.com)
- Deuxième constat : les cyberconsommateurs lésés s'adressent à un site perso plutôt qu'à une association de défense de consommateurs. Au fait que " des dizaines de gens leur font confiance pour organiser une action commune en justice plutôt qu'à une association "traditionnelle" de défense des consommateurs ", plusieurs explications peuvent être avancées :
- les sites d'associations de consommateurs n'encouragent pas à témoigner, rares, en effet, sont ceux qui disposent d'un forum de discussion,
- l'adhésion à une association agréée est souvent obligatoire et, de surcroît, payante, deux préalables incompatibles avec la culture de la gratuité d'Internet
- Enfin, les internautes peuvent avoir du mal à faire confiance à des organisations " bureaucratiques ", " politiques " et peu impliquées dans l'usage d'Internet. Dans ce domaine, la plupart des associations agréées ne remplissent pas leurs missions alors que le site Défense-consommateur contribue à informer en ligne les consommateurs en proposant des dossiers sur les procédures, les démarches pour être remboursé, pour porter plainte, etc. En outre, il les aide en mettant à leur disposition des courriers types que les internautes peuvent télécharger en cas de besoin. Il les oriente dans leur choix en établissant une liste de cybermarchands avec qui le site Défense-consommateur a " eu des expériences réussies et des contacts immédiats avec les responsables ".
- Troisième constat : les créateurs de Défense-Consommateur n'hésitent pas à faire appel à un avocat afin d'intenter en commun une action en justice, alors que seules les associations agréées peuvent exercer ce genre d'actions dans l'intérêt collectif des consommateurs et dans l'intérêt individuel de plusieurs consommateurs ( Articles L.421-1 et L.422-1 du Code de la Consommation). Sachant le risque de non-recevabilité en raison du non-agrément de Défense-Consommateur, il faut y voir le souci d'efficacité chez les cyberconsommateurs mécontents : "Nous n'avons pas souhaité court-circuiter ces associations, mais il semble qu'elles soient démunies face au Net. On leur signale un problème, mais que font-elles derrière? Impossible de le savoir, car leurs sites sont statiques", commente Emmanuelle Chouteau.
- Quatrième constat : le manque de compétence des associations de défense des consommateurs en matière de cyberconsommation et, plus globalement, d'utilisations d'Internet. Les cyberconsommateurs à l'origine des sites tels que défense-consommateur savent chercher de l'information sur le Web, créer des forums, des listes de diffusion, des chats, etc.. Ils ont donc une maîtrise d'Internet que n'ont que très rarement les organisations de défense agréées. Le site w3.coupdegueule.com est, par exemple, un véritable appel à témoignages en ouvrant ses forums aux personnes lésées : : " vous avez été victime d'un scandale, d'une injustice, d'une déception, d'une arnaque ". Le site w3.lesarnaques.com, également créé par un groupe de bénévoles, s'est fixé un objectif ambitieux, voire démesuré, de " rendre Internet plus propre et plus juste, sans arnaqueurs, ni tricheurs ". Pour " aider tous les internautes à ne pas tomber dans les pièges des arnaqueurs ", il propose, en plus, des forums, d'un chat, des rubriques " coups
de gueule " et " témoignages ", des dossiers (jurisprudence, lois, assurances, achats, etc.) et des liens et des adresses utiles (par exemple, vers les excellents dossiers produits par le gouvernement et la Direction Générale de la Concurrence, de la Consommation et de la Répression des Fraudes, DGCCRF).
- Cinquième constat : le Ministère public, qui représente l'intérêt général, semble s'intéresser au cas père.noël.fr. Le dossier du site marchand est examiné par les agents de la DGCCRF dont la mission principale est de rechercher, de constater les infractions et de les porter à la connaissance du procureur de la République. Est-ce la conséquence de l'action de Défense-Consommateur ou le résultat d'une plainte d'un consommateur isolé ? Selon Florence Guernalec (2001), le parquet de Saint Etienne, lieu du siège social de père-noel.fr, s'intéresserait également au dossier. Or, quand on sait que les poursuites devant les tribunaux répressifs sont relativement rares dans les affaires de consommation, en raison de la pléthore des affaires à traiter, eu égard aux faibles moyens de la Justice, la pression consumériste en ligne y est, sans doute, pour quelque chose.
La suite de cet article et la bibliographie sont dans un autre fichier intitulé " Le cyberconsumérisme (2ème partie) : les conséquences du développement du cyberconsumérisme " et placé dans la rubrique " Le cyberconsumérisme ".
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